Ils ne comprennent pas

«Ils ne comprennent pas.»

C’est ce que m’a dit un copain twitto -survivant lui aussi- quand nous parlions de l’aveuglement des gens à propos des pédocriminels qui sont auréolés d’un talent artistique quelconque. 

[Non, Polanski, ne te lève pas, on n’est pas aux Oscars. Fais-toi oublier…!]

Ils ne comprennent pas qu’on les condamne au même titre que tous leurs semblables sans talent particulier.

Je n’ai pu qu’acquiescer.

Ils ne comprennent pas qu’après une agression sexuelle, surtout survenue à un jeune âge, une part de nous soit morte-vivante.

Trop morte pour exister

Trop vive pour ne pas faire mal quand on appuie en plein dessus

Paradoxalement, c’est cette part qui peut réagir le plus vivement quand nous sommes aux portes de la mort.

“Pas aujourd’hui, bande de salopards!!!!”

Surtout pas de votre main -DON’T DARE to touch me!!

Votre main virtuelle, quand tous diront pudiquement qu’on s’est ôté la vie, alors que c’est vous -lâchement planqué.e dans le creux de la mémoire traumatique- qui continuez à pousser le trigger tous les jours.

Vous, et tous ceux.elles qui nous disent que nous n’avons qu’à “passer à autre chose”…

Vous croyez qu’on ne sait pas lire les sous-titres, en ayant grandit au contact (sic) de pédocriminel.le.s…?

“Tu devrais passer à autre chose. Tu m’encombres avec ta souffrance. Elle me fait chier.”

C’est vrai que nous, cette souffrance, elle ne nous ennuie pas du tout. 

On l’adore.

On la cajole.

On la bénit d’être là et de surgir dans les moments les plus inopportuns, dès que nous avons l’audace de tenter de nous accorder une pause.

Les cauchemars de cimetières en bas de la maison, de musiques de cortèges funèbres qui m’envahissaient, de cercueils qu’on faisait descendre devant ma fenêtre, sous mon nez, le squelette qui m’agressait sexuellement mais que je devais réconforter afin de lui rendre une apparence de chair et de sang, plus “humaine”… Nan, mon enfance n’a rien à voir avec la sensation d’être morte.

La terreur de mourir.

Le SOUHAIT de mourir.
… Bon, j’aurais pu y arriver quand j’ai eu 6 ans…
Mais non.

Je ne vous laisserai pas en faire un drame romantique.

Les violences sexuelles n’ont RIEN de romantique.

Débrouillez-vous avec ça.

Vous êtes de grandes personnes, après tout…!

Un bon karma

Il y a sans doute de meilleurs regrets dans la vie. Plus respectables. Ou plus avouables.

J’ai eu de la chance.
Même si.

De la chance d’arriver à mon âge sans avoir cédé à l’envie dantesque, littéralement dévorante, que j’avais de la tuer.

Elle a elle-même alimenté cette haine en moi. Consciemment, j’en doute fort. Mais elle y aura mis de la conviction…!

J’avais heureusement de bons freins. TRÈS bons même.
Pendant longtemps, je n’étais même plus CAPABLE de trouver de raison MORALE au fait de ne pas la pulvériser. Je n’ai trouvé à me raccrocher qu’à la virginité de mon casier judiciaire.
Le mot “virginité” qui n’est pas un vain mot pour qui a connu l’inceste.
Même quand l’abuseur était une abuseuse.
Même si à l’époque je ne me rappelais pas consciemment d’avoir été agressée.

Partir de chez mes géniteurs était un soulagement, mais la faire disparaître de ma vie n’a pas été évident : elle était persuadée que je lui appartenais…!

Et dans un sens, la rage qui, au bout d’un moment, a fini par me dévorer, portait son nom. J’allais exploser et ce serait SA réussite.
Le calcul était vite fait : je franchissais la ligne > elle gagnait. Elle se ferait plaindre et tout le monde la suivrait le sourire aux lèvres… C’était son Modus Operandi depuis le début!

Alors, j’ai tenu. (quand je disais que j’avais de très bons freins)

Moins d’un an après cette résolution, je tombais malade. En clinique, je me rappelai l’inceste.
L’impression de trouver la pièce qui manque dans un puzzle. Sauf que ladite pièce sortait du four et qu’elle était brûlante…!
Là pour le coup mes “freins” durèrent environ deux ans. Deux ans à tenter de comprendre le tsunami que j’avais pris en pleine tête.
Le truc comique c’est que cette thérapie se fit avec le même psy auquel j’avais affirmé《avant》 : “Je ne comprends pas pourquoi je suis malheureuse : je n’ai pas été battue, je n’ai pas été violée!”

Et puis j’ai fini par le dire à ma soeur. Dont la réaction immédiate a été : “Je vais la tuer!!”

Pourquoi elle m’avait cru aussi spontanément, j’en avais une petite idée. Mes souvenirs étaient en vrac eux aussi, mais je me rappelais d’assez de choses maintenant. Avec son soutien, la colère m’est revenue. Je voulais confronter l’abuseuse. Juste pour voir sa tête.

Pour la 1ère fois, c’est moi qui suis allée la chercher. Je ne marchais pas, je volais!
À la façon d’un oiseau de proie qui a repéré une source vitale de protéines…!
Bien entendu, elle a nié. Prévisible, mais je devais l’entendre. Même si j’avais déjà pris ma décision avant de la voir : j’allais porter plainte. Même si je pensais que le seul résultat tangible serait de l’inquiéter assez pour qu’elle se pisse dessus!
Juste retour des choses après tout.
Chacune son tour.

Finalement,il y aura prescription des faits. Une façon polie pour la justice française de dire : “Si tu étais motivée gamine, tu serais venue dès qu’on t’a touchée!”
Ben voyons.

Au moment de préparer la plainte, mon avocate m’avait vivement encouragée à en parler à mon père. Docilement, il a assuré tomber des nues mais me croire.
C’est tout aussi docilement qu’il est venu quand nous l’avons convoqué après que je me sois aperçue qu’il voyait toujours son ex femme.

Malgré ses belles paroles.

En gros, c’est à peu près aussi docilement qu’il est sorti de nos vies après cette ultime rencontre.

Aujourd’hui, elle est morte. Ça fait un peu plus de deux ans. Même si le dégoût de la toucher l’a emporté au final, je regrette de ne pas l’avoir baffée la dernière fois que je l’ai vue…

J’aurais dû.

Bien sûr il y aurait eu quantité d’imbéciles heureux pour objecter qu’elle était vieille [pas tant que ça] et malade [pas encore assez].
Chacun sa croix, moi j’étais jeune [4 ans la 1ère fois] et vulnérable [c’est bien ce qui la bottait].

Oui, j’aurais dû.

Mais je ne suis pas tout à fait sûre, encore aujourd’hui, qu’une fois la main levée sur ce condensé de saloperie, de concupiscence et mensonges, j’aurais réussi à m’arrêter seule.
Bien sûr, il y avait l’infirmier taillé comme une armoire normande dans le couloir.
Colérus Interruptus.

Encore une fois on m’aurait cataloguée hystérique.
Encore une fois elle se serait fait passer pour la victime, et avec succès. Encore.
Au-delà de ce qu’elle m’a fait, il y avait tout un système bien rodé de manipulation dans lequel, pour ma propre survie, je ne devais pas remettre ne serait-ce qu’un orteil!

Il m’a encore fallu me retenir de foncer bille en tête quand son imbécile de cerbère fidèle a essayé de revenir dans nos vies.

Non, pas même un orteil. Ne rien donner à rogner à ces gens-là. Pas même votre colère : trop épuisant, trop risqué…

J’ai eu 4 ans.

J’ai eu 4 ans. Quelque part après mes 3 ans je suppose.
Je dis “je suppose”, parce que j’ai oublié.
Quand on subit l’inceste, on ne vit pas des choses de son âge.
Ou pas que.

De la même façon que j’ai perdu ma naïveté, j’ai perdu la capacité qu’ont la plupart des enfants à prétendre, alors même qu’on les surprend la main dans le pot de confiture, qu’ils ignoraient même où se trouvait la cuisine.

Je n’étais plus innocente, je ne le serai jamais plus.

Elle me le répétait assez souvent, avec aux lèvres le sourire d’une bonne copine qui viendrait de partager avec moi un truc interdit : “Ne le dis surtout pas à ton père : il serait jaloux! Il pourrait nous tuer!!”

… Donc, pas seulement interdit, mais mortel…!!

Et je devais bien être responsable, s’il devait être《jaloux》…? Et 《NOUS》 tuer…?

MAIS BON SANG, je lui aurais bien laissé MILLE FOIS ma place!!!! Et COMBIEN DE FOIS ai-je souhaité ne plus respirer entre deux de ses “visites”?!!??

C’est le jeu, ma pauvre Lucette!

Puisque ce sont eux les adultes, que la plupart du temps, personne ne daigne s’occuper de moi, que personne ne semble s’émouvoir que je commence à aller mal, ça doit aussi être de ma faute si je n’aime pas ce qu’elle me fait, ni ce qu’elle voudrait que je fasse.
Elle a commencé en se plaignant de la solitude, en mendiant des câlins et en apportant des bonbons, peut-être que c’est de ma faute si c’est devenu carrément étouffant et si la nourriture est devenue rare à la maison…?

Peut-être que je ne sais pas apprécier ce qui serait supposé rendre mon père《jaloux》…?

En tout cas, je n’ai effectivement rien dit. Du moins pas avec des mots. Juste avec des attitudes, avec des maux, des symptômes.
De toute façon, j’ai un contact assez basique avec mon père. Quand il veut bien être à la maison. Quand ça l’amuse un moment de jouer au père de famille.

Avec elle, il y a eu des moments où je me suis exprimée. Entre deux peurs. Deux fuites. Deux amnésies.
Bien plus violemment.

Enfin, aussi violemment qu’une enfant de 4 ans.
Ça aura au moins été suffisant pour le faire fuir, lui.

*sourire*

J’ai encore le goût du sang dans ma bouche. Et je sens encore son énorme beigne en retour.
Sans regret!

JAMAIS je n’irai dire à un enfant que c’est de sa faute si un adulte a profité de lui pour assouvir ses perversions. Pourtant, je n’arrive pas à être aussi indulgente avec moi-même…!

Comme si en mettant un pied (et bien autre chose qu’un pied, hélas!) dans ces choses d’adultes, je n’étais plus arrivée à me voir tout à fait comme une enfant…

Si toutefois j’arrivais encore à me voir…!

Si j’avais encore le coeur à me regarder…

Famille recomposée

À force d’accompagner des animaux dans leurs derniers moments, d’être présente quand leur dernier souffle s’attarde ici-bas ; à force d’entr’apercevoir comme leurs liens restent forts une fois passé cet effrayant rideau, je finis par avoir cette curieuse sensation au creux du ventre, entre reconnaissance et jalousie.

Reconnaissance, de pouvoir (juste un peu) savoir, (oh, suffisamment), d’être rassurée (totalement) quant à ce qui leur arrive… après.

J’ai douté, longtemps. J’ai voulu des preuves, je les ai eues.

La jalousie vient par vagues, quand le manque se fait sentir.

Quand on sait qu’ils vont bien, qu’ils sont ensembles (même ceux qui n’étaient pas sensés se croiser) mais qu’on ne peut pas profiter de leur chaleur quand le désir nous prend de les voir, les entendre, les sentir.

Nous sommes toujours une famille. Plus grande que je n’aurais jamais osé l’espérer.

Mais une famille… Recomposée.

Je me sens comme un parent qui aurait passé de merveilleux moments avec ceux qu’il aime, et qui devrait ronger son frein en attendant les prochaines vacances en se contentant de coups de téléphone ou de cartes postales…

Je ne pensais pas commencer à utiliser ce blog pour dire au revoir. (*)

Juste “au revoir”, puisque tu as bien voulu me lancer un salut fugace,alors que je sortais de chez le vétérinaire.
Avec ta boîte de transport vide à la main.

Comme de bien entendu, tu n’étais pas seule…

*soupir*  *sourire*

Mais pour nous, The Show Must Go On. Le rideau n’a pas encore été tiré.

Tu vas nous manquer Étaine, jusqu’aux prochaines vacances..

Allez, fais un signe de temps en temps.

Même si c’est pour approcher les crevettes…!

C’est toujours chez toi, tu sais bien.

(*) Cet article a été originalement posté le 20/01/2015 sur over-blog.com

Ces mains qu’on cache

À bientôt 43 ans, je laisse encore ma tête de lit obstinément dans le vide. Jamais contre un mur.
On se rassure comme on peut.
J’ai l’habitude, je fais ça depuis l’adolescence.

Mais ce n’est que depuis peu que j’ai remarqué que j’avais besoin -oui, besoin- que mes mains soient soigneusement cachées pour m’endormir.

Petite, je ne voulais pas qu’une main ou un pied dépasse du matelas.
Normal, les requins ou crocodiles imaginaires nageaient à l’extérieur de ce rectangle de sécurité : éviter les cauchemars ou l’angoisse de l’amputation nécessitait quelques sacrifices…

Enfant, je ne savais pas que ces animaux généreusement dentés représentaient ma propre génitrice.
Je ne comprenais pas ce que c’était que l’inceste. Mon cerveau avait recours à toutes les ruses possibles pour oublier que “ça” arrivait.
Si je ne me faisais pas remarquer par le prédateur, peut-être avais-je une chance qu’on ne me touche pas.
Après tout, elle prenait grand soin de me faire comprendre la responsabilité que -selon elle- j’avais dans la survenue de ces “évènements” en tant qu’objet tentateur…

Pourtant, dans la “famille”, on se touchait peu.
Tout le monde évitait autant que possible les interactions, sociales ou physiques.
Hormis les raisons de mettre mal à l’aise (toujours avec une “bonne” excuse) ou les impératifs de soins, les contacts n’étaient pas quelque chose de souhaitable.

Mais je m’épanouissais dans le dessin, les activités créatives et le petit bricolage.
Gauchère, mise au défi par les objets du quotidien et moquée par ceux qui me voyaient passer les récrés à dessiner, j’avais exercé ma main droite et gagné en dextérité.

J’ai pourtant dû batailler ferme pour nombre d’actes ordinaires. Ma génitrice, soucieuse de garder ses filles aussi dépendantes que possible, refusait de nous laisser utiliser le fer à repasser, la machine à laver ou de nous aider à acquérir la moindre notion de cuisine.

En revanche, elle avait recours aux trucs les plus osés dans l’espoir que je sois aussi tordue qu’elle, que j’ai une épiphanie du genre : “Mais bien sûr! En fait j’adore m’exhiber et je meurs littéralement d’impatience à l’idée que nous nous tripotions mutuellement!”

[je sais c’est dégueu. apparemment, c’est ainsi que les pédos fonctionnnent]

Malgré cette délicieuse (ahem) ambiance, je dessinais toujours. J’écrivais même un peu.
J’avais des choses à raconter, j’ignorais juste encore lesquelles.

Et puis vint le rift. À 25 ans, suite à une maladie qui nécessita une hospitalisation, je dus m’astreindre à une convalescence. Durant laquelle, grâce aux mains qui me soignaient, les souvenirs me revinrent.
Brutalement!

J’ai pensé que mon inclination pour le dessin, la peinture, pourrait m’aider. L’art-thérapie fonctionne généralement bien.
Sauf que mon cerveau semblait ne plus vouloir travailler avec mes mains : lors de ces tentatives d’ “exorcisme”, je ne parvenais plus guère qu’à badigeonner de larges surfaces roses et ressentir un profond dégoût de moi-même…

Cet inceste était parvenu à m’enlever ce don que j’estimais comme constituant les 3/4 de ma personnalité, ce dans quoi je parvenais à visualiser un avenir, ce qui m’apportait le plus de joie…

Littéralement, ça m’avait arraché les tripes!!

Puisque je n’arrivais plus à raconter des histoires avec des images, je me suis progressivement retranchée dans l’écriture.
Ce qui était un hobby est devenu un mode de survie.
De survie, rien de plus : je ne poussais aucune de ces aptitudes jusqu’au bout.
Toujours cette frayeur d’être repérée, voulue, “prédatée”…

Jusque-là, j’avais eu la chance de ne m’être souvenue que de peu de faits précis concernant les abus sexuels eux-mêmes.
Juste assez pour pouvoir qualifier les dits fait et porter plainte. Les détails, forcément sordides, je n’en voulais pas.

Sauf que “inceste” veut aussi dire :《On se fiche bien de ton opinion!》

Alors, quand en 2011, mon abuseuse a de nouveau tenté de remettre un pied dans mon existence, les flashes ont repris.
Plus précis. Plus vivants. Plus prégnants…

Un peu comme on vous ferait une coloscopie artisanale. À l’arraché, sans rendez-vous. Comme on vous enlèverait des pansements là où vous vous êtes efforcée d’oublier qu’il y avait des plaies, recouvertes d’une solide couche de crasse.
Oublier ces plaies, quitte à vous oublier vous-même.

Et puis j’ai fini par comprendre que ces cris, cette colère, cette violence, n’étaient pas dirigés contre moi : il y avait une gamine qui s’époumonnait, et je pouvais l’entendre.
Elle s’exprimait moins fort depuis je lui avais permis de me regarder dans les yeux en pleine lumière. Depuis que je ne niais plus son droit à la parole, comme on l’avait fait avec moi en premier.

Alors, quand ces souvenirs sont revenus, je les ai apprivoisés en partie. Autorisé à m’apprivoiser. Nous vivions ensemble depuis longtemps après tout.

Je tends ma grande main à l’ “autre moi”, la plus petite. Nous sommes aussi mal aisées l’une que l’autre, ne sachant pas où cette réunification nous mènera, espérant toutes deux qu’elle fera taire assez des souffrances qu’on nous a imposées.

Ces souvenirs (de m*rde) m’auront au moins permis de comprendre certaines choses.
Comme de quoi je mets mes mains (et mes poignets) à l’abri aujourd’hui, méticuleusement, tous les soirs.

C’est une toute petite contrainte, après tout : replier un coin de la couette autour de ma main et planquer l’autre sous l’oreiller.
Juste pour être rassurée.

J’ai eu plus fatiguant comme toc…

Je progresse. Nous progressons.
Piano mais sano.

Un jour [“ou peut-être une nuit, près d’un lac, je m’étais endormie…”(*)] cette habitude s’envolera comme elle s’est posée.
Sans que je m’en aperçoive.

(*) Barbara, “L’Aigle Noir”, chanson qui parle de l’inceste que son père lui a fait subir.